Interview de Michel Hervé, créateur et directeur du Groupe Hervé

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Michel Hervé a créé en 1972 la société Hervé thermique.

A l’époque elle comptait 174 salariés répartis sur trois sites. Aujourd’hui, le Groupe Hervé comprends 2800 salariés répartis dans une trentaine de sociétés en France. L’une des particularités de cette société est son organisation participative, fruit de la philosophie du groupe. Cette philosophie est née sous l’impulsion de Michel Hervé, que nous avons rencontré pour une entrevue afin d’en apprendre davantage.

Comment en êtes-vous venu à pratiquer ce management non conventionnel au sein de votre entreprise ?

Pour bâtir la philosophie du Groupe Hervé il a fallu tout d’abord contextualiser. Il faut savoir qu’en premier lieu le travail était un travail physique. Puis il s’est transformé en Capture d’écran 2016-02-17 à 17.15.20travail d’organisation, c’est-à-dire la capacité de créer des processus extrêmement logiques (début du taylorisme). Mais désormais, la logique est une tâche effectuée par les ordinateurs et robots. Ainsi, dans un monde en perpétuelle évolution, il faut aujourd’hui un esprit de finesse, c’est un travail d’intuition qui demande une capacité à gérer l’imprévu. Pour développer cet esprit d’intuition dans notre entreprise, nous avons du nous demander comment nous allions agir sur 3 différentes figures :

  • L’économiste :

Il existe 3 économies :

  • L’économie du don, un échange non marchand qui s’appuie sur la coopération.
  • L’économie de marché, un échange marchand équilibré avec des compétitions transparentes.
  • L’économie de rareté capitalistique, un échange inégal comme les monopoles, cartels, privilèges et innovation.

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Chez Hervé Thermique nous cherchons à créer ces trois types d’économie, et pour cela, nous avions comme but de créer une organisation basée sur la coopération.

 

 

 

  • L’entrepreneur

Pour moi l’entreprise signifie « entre prise », c’est-à-dire l’action de passer d’une prise à une autre et donc de prendre des risques.

C’est ce que fait un entrepreneur. Je me suis beaucoup appuyé sur les travaux de Max Weber, père de la sociologie, car pour lui, ce qui anime un entrepreneur, c’est de créer une existence au delà de l’existant. Le profit devient la conséquence de cette envie de création et d’innovation, et non la cause.

Pour développer cette théorie nous avons étudié des études sociologiques qui se sont passées aux États-Unis. Ces études nous ont permis de créer « la pyramide du bonheur » constitué du bonheur d’avoir (le beau, le bien, le bon), du bonheur de vivre (faire quelque chose au delà de l’existant) et enfin du bonheur d’aimer (être reconnu pour ce que vous êtes de la part des autres).

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  • Le manager

Enfin, le manager est là pour faciliter la rencontre entre les éléments d’un groupe. Il est le catalyseur, c’est lui qui rassemble pour qu’il y ait coopération. Car plus les collaborateurs communiquent, plus vous diminuez votre prix de revient car ils n’ont pas besoin d’échange marchant. Le manager va également favoriser la création, l’innovation car l’intelligence du groupe est plus importante que la somme des intelligences du groupe.

Comment s’appliquent concrètement ces observations et théories à une entreprise telle que le Groupe Hervé ?

En définissant des buts :

    • Développer des personnes singulières pour créer des échanges riches.
    • Offrir de la liberté et de l’indépendance qui permettent aux personnes de trouver des processus innovants afin de dépasser la contrainte.
    • Donner de l’autonomie pour que les personnes soient capables de s’adapter à leur environnement.
    • Créer une éthique de responsabilité : mettre en place des règles du jeu. Des règles imposées appellent à l’esprit de transgression de chacun. Les règles chez Hervé Thermique sont construites ensemble dans le but de donner envie de les respecter et de créer un groupe uni.

Quelles sont les qualités requises pour intégrer le Groupe Hervé ?  

  • Être un “col tricolore”

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  • La débrouillardise
  1. Entreprendre pour apprendre de ses erreurs.
  2. Voyager, converser et échanger pour apprendre des autres.
  3. Philosopher pour se poser des questions, plutôt que d’y répondre.

Malheureusement, l’école actuelle est un système qui vous apprend à répondre vite à des questions mais pas d’approfondir. J’ai constaté que plus une personne reste longtemps dans le système scolaire, moins elle est débrouillarde.

  • De la confiance

En effet la confiance en soi amène à la joie du risque, de l’apprentissage et de la réussite. Les collaborateurs vont donc grâce à cela avoir confiance en eux-mêmes, puis en l’autre. Ils vont également acquérir la capacité de s’auto évaluer. Et comme l’erreur est permise, cela permet aux personnes de prendre des risques pour soit apprendre soit réussir.

Quel style de management est-il concrètement pratiqué dans votre entreprise ?

Un management participatif au sein de l’entreprise.

Afin de répondre à notre envie que les équipes réfléchissent ensemble, nous avons mis en avant un processus de collaboration par une dimension concertative :Capture d’écran 2016-02-17 à 17.41.43

– Élargissement de la vision de chaque participant par la réflexion en groupe avec ses pairs, un manager et parfois un consultant extérieur qui apporte une vision contextuelle

– Décision synthétique co-construite par le groupe

– Responsabilisation collective des décideurs

Le management concertatif permet donc de décider ensemble, et non de seulement réfléchir ensemble, comme c’est le cas dans le management consultatif et de coopération. Avec ce dernier, la décision est prise rapidement mais la mise en place est longue car au final tout le monde n’est pas d’accord, alors que dans le cas du management concertatif, la décision est plus longue mais la mise en place rapide car il n’y a pas de frein.

 

 

Comment s’organise votre société en terme de hiérarchie?

Il faut savoir que notre entreprise Hervé Thermique est organisée en 4 strates de manière hiérarchique, mais en réalité cela se décompose en deux rôles distincts :

  • Le chargé de client : son rôle est de comprendre ce qu’on attend de lui mais il doit également réussir à comprendre intuitivement ce que veut le client sans qu’il ne l’ait explicitement demandé. Le but n’étant pas de le contenter mais de le ravir. Certains clients sont prêts à payer un peu plus cher pour cette qualité de service. C’est pourquoi ils ont une vraie autonomie et pourquoi ils ont le droit à l’erreur, ils doivent être intuitif et non répondre à une logique stricte (cf col tricolore).
  • Le manager : son rôle est de donner de la liberté pour créer de la fraternité, de la coopération. Il est le chef d’orchestre qui favorise les échanges et qui permet de faciliter la créativité de l’équipe. Il est également un « père » : il doit éduquer son équipe pour passer de l’obéissance à la responsabilité. En pratique il a 3 métiers :

Sélectionneur : recruter par des qualités humaines en priorité et de la compétence. Mais également dans la rupture, avec accord implicite du groupe, être celui qui sélectionne.

Éducateur : aider les personnes à s’élever par le contrôle, en surlignant les erreurs, en explicitant les règles et en suscitant la subsidiarité auprès des pairs.

Catalyseur : favoriser l’expression des expériences singulières (positives ou négatives), amplifier les minoritaires en intensifiant la communication afin qu’elle devienne virale au sein de l’entreprise. Enfin il construit la norme consensuelle : par l’autorité des arguments, par l’élargissement de l’espace et par un changement d’échelle de temps.

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Ces différentes strates sont ensuite organisées en mini entreprise. Chaque personne constituant ces mini entreprises est elle-même considérée comme un intra-entrepreneur. Seulement pour être intra-entrepreneur on a besoin d’avoir accès à de l’information et de l’expertise pour pouvoir prendre des décisions seuls. C’est pourquoi, nous mettons en place de nombreuses formations au moment de l’entrée dans l’entreprise mais également de la formation continue.

Pour trouver l’information au sein de Hervé Thermique, il existe des forums via l’intranet qui permettent aux personnes de s’informer et de demander l’avis d’experts. Il y a également une sorte de Wikipédia de l’entreprise où chacun peu apporter du contenu qui sera vérifié par des modérateurs. Cela permet d’organiser et de gérer cette communication virale qui se fait au sein même de l’entreprise.

L’avantage de cette organisation est qu’elle permet une prise de décision ascendante. Nous sommes dans la synthèse en permanence. Chaque équipe met des règles en commun et ensuite la difficulté est de définir ce qui est commun entre les différents services, puis les différents territoires et enfin les différents pôles.

N’avez-vous pas la crainte que cette autonomie entraîne une perte de la vision commune ?

En effet, le risque d’avoir des mini entreprises très autonomes et très libres c’est que les collaborateurs peuvent se sentir désolidarisés du Groupe Hervé. Car en effet, toutes les personnes qui ont très envie de réussir sont dans une logique prédictive : ils veulent arriver à leur objectif. Ils sont donc concentrés uniquement sur leur tâche. C’est tellement nouveau pour eux d’être en position de responsabilité qu’ils oublient de prendre le temps d’avoir une vision plus créative, plus globale. C’est au moment où ils auront envie ou le besoin de s’adapter, d’évoluer, qu’ils parviendront à une vision commune qui leur permettra de s’améliorer.

Quel est l’avenir et quelles sont les évolutions pour ce management ?

Notre organisation a déjà été allégé à 4 strates mais nous ne prévoyons pas de diminuer ce nombre car notre objectif prioritaire est de créer du don et du contre don, donc de l’économie non marchand et pour y parvenir il ne faut pas plus de 20 personnes par équipe. En effet, 20 est la dimension où toutes les personnes s’expriment, au-delà, il n’y a plus d’échange et certaines personnes ne s’expriment plus.

Autrement, l’avenir c’est surtout former et éduquer les personnes afin de les responsabiliser et de les faire dépasser les normes qu’ils ont pu apprendre à l’école, comme le fait d’obéir bêtement à la hiérarchie.

L’important c’est de faire comprendre à l’humain :

  • A avoir confiance en soi et aux autres à priori. Comme à dit Erasme : “On ne nait pas homme, on le devient”.
  • A appliquer une pédagogie par l’erreur.

Moi quand je fais des erreurs, je suis content car j ‘ai l’impression d’avoir appris quelque chose.

  • A savoir gérer les conflits. Il est important qu’il y ait des conflits, cela fait avancer la société.
  • A animer la diversité.

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Les anecdotes Michel Hervé

Michel Hervé a été inspiré et influencé par de nombreux travaux et écrits sociologique et économique. Mais il nous a également fait part de deux anecdotes de sa vie qui ont été décisives dans ses modes de management pour le Groupe Hervé.

Procès d’Adolf Eichmann

Le_proces_d_Adolf_EichmannÉtant enfant de la seconde guerre mondiale, Michel Hervé se souvient qu’avant la diffusion des films au cinéma, était projeté les actualités avec des images des corps retrouvés dans les camps de concentration. Ces images d’horreurs sont encore très présentes aujourd’hui dans son esprit. C’est pourquoi lors du procès d’Adolf Eichmann, organisateur des camps de concentration, Michel Hervé a été profondément bouleversé lorsque la seule excuse que l’accusé ait prononcé était « je n’ai fait qu’obéir aux ordres ».

C’est depuis ce jour que Michel Hervé a voulu créer une entreprise où le maître mot n’était plus l’obéissance aveugle à une hiérarchie mais la responsabilisation par l’autonomie et la coopération.

 

 

 

tenzin-gyatso-dalai-lama-2564551_1713Rencontre avec le Dalaï Lama


Lorsqu’il était alors député, Michel Hervé a fait la rencontre du Dalaï Lama qui lui a exposé
différents conflits qui régnaient au sein même des bouddhistes. Et pour lui le seul moyen d’en venir à bout était de faire venir une personne extérieure. Michel Hervé ne perdra jamais de vue ce conseil, et l’applique dans son entreprise en faisant venir très souvent des consultants extérieurs lors des réunions.

 

 

 

Retrouver plus d’informations sur le fonctionnement du Groupe Hervé :

Interview réalisée le 16 février 2016, par Maud Bourzeix, Benjamin Legendre, Yann Péoc’h et Morgane Pujols.

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